Il a battu Jean-René Etchegaray sans faire de bruit, depuis Saint-Pierre-d’Irube. Quarante ans de militantisme discret, un réseau tissé commune par commune, et une victoire qui redistribue les cartes de tout le Pays Basque Nord. Portrait d’un homme politique que personne n’avait vraiment vu venir — sauf lui.
Le samedi 11 avril 2026, dans l’auditorium de la Cité des Arts de Bayonne, 232 délégués communautaires ont fait quelque chose d’inédit : ils ont voté. Pas par consensus, pas par acclamation. Avec des bulletins, des enveloppes, des isoloirs. Pour la première fois depuis la création de la Communauté d’Agglomération Pays Basque en 2017, le président sortant n’était pas seul en lice. Et pour la première fois, il a perdu.
Alain Iriart, maire de Saint-Pierre-d’Irube, 66 ans, militant abertzale de la première heure, a obtenu 119 voix au second tour contre 102 pour Jean-René Etchegaray. Un écart net, une majorité absolue franche — et une surprise politique retentissante pour qui n’avait pas suivi le travail souterrain qui avait précédé ce vote.
| 119 voix au 2e tour | 40+ ans de militantisme | 2001 — 1re élection à Hiriburu |
Un inconnu très connu
La presse l’a dit « peu connu du grand public ». C’est vrai. C’est aussi, probablement, ce qui a fait sa force. Alain Iriart n’a jamais cherché la lumière des plateaux. Il a cherché les maires. Les 158 maires des 158 communes de la CAPB, qu’il a rencontrés, écoutés, courtisés pendant des semaines dans ce que les observateurs ont aussitôt surnommé un « troisième tour » — un marathon électoral discret, millimétriquement conduit, dans les sous-préfectures et les mairies de village de l’intérieur.
Car c’est là que se joue la clé de cette élection : dans la fracture entre les grandes villes de la Côte — Bayonne, Biarritz, Anglet — et les communes rurales qui forment la majorité numérique du conseil communautaire. Ces élus de l’arrière-pays ne se reconnaissaient plus dans la gouvernance très centralisée d’Etchegaray. Ils voulaient être davantage associés. Iriart leur a dit : je suis l’un des vôtres.
« Le président doit toujours être garant de l’unité, de la cohésion, de l’institution, de la solidarité et de l’équité. »
Alain Iriart, campagne à la présidence CAPB, avril 2026
Quarante ans sans en faire étalage
Son premier engagement politique remonte à 1986, sous l’étiquette EMA — Ezkerreko Mugimendu Abertzalea, le Mouvement de la Gauche Abertzale. Un petit parti, une candidature aux législatives sans grand succès. Mais un début. Depuis, Iriart n’a jamais dévié : Abertzaleen Batasuna, puis EH Bai dès la création de la coalition. Conseiller départemental en 2008 sans étiquette, réélu en 2015 sous étiquette EH Bai, démissionnaire en 2017 pour rejoindre la vice-présidence de la toute jeune CAPB — refusant déjà le cumul des mandats.
À la CAPB, il prend la présidence de Bil Ta Garbi, le syndicat de traitement des déchets, depuis 2013. Un portefeuille ingrat, technique, peu glamour — mais où il forge une réputation de gestionnaire rigoureux et innovant. C’est ce terrain, loin des projecteurs, qui lui a permis de tisser des liens avec des élus de toutes sensibilités, bien au-delà de la gauche abertzale.
| REPÈRES | |
|---|---|
| Né le | 27 juillet 1959 à Saint-Pierre-d’Irube |
| Maire | Saint-Pierre-d’Irube / Hiriburu depuis le 25 mars 2001 (5 mandats). Bascophone. |
| Famille | Père de deux fils, grand-père de deux petites-filles |
| Parti | EH Bai — groupe Bil Gaiten à la CAPB |
| Élu le | 11 avril 2026 avec 119 voix sur 232 (majorité absolue) |
| Engagement | Démissionnera de son mandat de maire pour se consacrer à 100% à la présidence |
Ce que ce vote signifie vraiment
Il serait réducteur de lire cette élection comme un simple vote d’humeur contre Etchegaray. Le maire de Bayonne reste une figure respectée — et il l’a lui-même reconnu, souhaitant bonne chance à son successeur avec une élégance qui lui fait honneur. Ce qui s’est joué le 11 avril, c’est quelque chose de plus profond : un rééquilibrage du centre de gravité politique de la CAPB.
La montée en puissance de l’abertzalisme de gauche aux dernières municipales — avec davantage d’élus EH Bai dans les conseils municipaux, donc davantage de délégués à l’assemblée communautaire — a créé une masse critique suffisante pour basculer le rapport de forces. Peio Etxeleku (EAJ-PNB) n’a obtenu que 48 voix au premier tour. Son retrait au second tour, assorti d’un appel à voter Iriart « à titre personnel », a fait le reste. Un rapprochement tacite entre les deux familles abertzales dont EH Bai s’est empressée de préciser qu’il ne constituait « aucun accord formalisé ».
Les réactions depuis le Pays Basque Sud sont éloquentes. Le lehendakari Imanol Pradales a envoyé ses félicitations et proposé une coopération renforcée. Arnaldo Otegi a salué le fait que « le Pays Basque a désormais trois présidents » — PNB, PSN et EH Bai — comme si Iriart incarnait un nouveau pan d’un projet politique qui dépasse largement les frontières administratives françaises.
La question qui reste ouverte
Alain Iriart prend la tête d’une institution jeune, encore fragile dans ses équilibres internes, confrontée à des défis considérables : la pression foncière et le logement sur la Côte, l’urgence climatique, la question linguistique avec l’euskara, et la croissance démographique qui transforme le territoire à marche forcée.
Sa ligne est claire : décentraliser, redonner du pouvoir d’initiative aux maires, gouverner par le consensus plutôt que par l’injonction. C’est séduisant comme méthode. Mais gouverner 158 communes, des intérêts souvent contradictoires, dans un contexte national de crise institutionnelle profonde, réclame aussi parfois de trancher. La vraie question n’est pas de savoir si Iriart est capable de rassembler — il l’a prouvé le 11 avril. Elle est de savoir s’il sera capable de décider.
Les prochaines semaines le diront : la nomination de son équipe de vice-présidents et la répartition des délégations constitueront le premier test de la gouvernance qu’il a promise. Un savant équilibre géographique — côte versus intérieur — et politique — droite, centre, abertzale — qui sera scruté à la loupe par les 158 maires qui ont fait roi cet homme discret venu d’Hiriburu.
Zilbor | Chroniques & analyses — Ici Biarritz