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Chanel à Biarritz : la ville s’est offerte à Coco, Coco lui a rendu la pareille

6 mai 2026 zilbor 9 min de lecture

Illustration originale — Ici Biarritz, 2026

Le 28 avril, Matthieu Blazy a présenté sa première collection Croisière pour Chanel au Casino municipal. Cent onze ans après l’ouverture par Gabrielle Chanel de sa toute première maison de couture rue Gardères, la maison aux deux C est revenue sur ses terres fondatrices. Récit, décryptage, et regard à hauteur de trottoir.

Un retour qui n’avait rien d’une carte postale

On peut voir le défilé Croisière 2026/27 de Chanel comme une opération de communication globale posée pour quelques heures sur la côte basque. Ce serait exact, et insuffisant. Car derrière la chorégraphie des berlines aux vitres teintées et des costumes noirs sur le parvis du Casino, il y avait, ce mardi 28 avril, quelque chose de plus singulier : une maison de luxe française en train de réécrire publiquement son propre récit, et choisissant Biarritz comme page d’origine.

C’est en 1915, dans la Villa de Larralde, à deux pas de la Grande Plage, que Gabrielle Chanel installe sa première maison de couture digne de ce nom — boutique, ateliers, salons, appartement, le tout sous un même toit. Avant Paris, avant la rue Cambon, avant le mythe : Biarritz. La ville n’était pas un décor, elle était le laboratoire d’une révolution stylistique fondée sur la liberté de mouvement, le confort, la fluidité — ce que la mode masculine pratiquait depuis longtemps et que les femmes attendaient. Cent onze ans plus tard, Matthieu Blazy, 41 ans, nommé directeur artistique fin 2024 après le départ de Virginie Viard, choisit ce point de départ pour signer son premier défilé Croisière.

Le geste est limpide : pour s’autoriser à faire bouger Chanel, Blazy commence par revenir là où Chanel a commencé.

Le Casino transformé, l’océan pour fond de scène

Le hall du Casino municipal — bâtiment Art déco que les Biarrots fréquentent à la marge — était méconnaissable. Murs facettés de miroirs, jeux de lumière, baies vitrées surplombant l’océan transformées en écran naturel : la maison a investi le lieu pour deux défilés successifs de vingt minutes, permettant d’accueillir ses neuf cents invités sans concession à l’expérience. Soixante-dix-neuf silhouettes — quatre-vingts selon certains comptes — ont défilé devant un parterre où se mêlaient ambassadrices historiques de la maison, célébrités internationales et figures locales.

La collection elle-même mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle dit beaucoup de l’orientation que Blazy imprime à Chanel. Le créateur s’est affranchi des codes hiérarchiques chers à la maison : vêtements de travail et tenues de loisirs, uniforme marin et robes du soir, vestiaire fonctionnel et imaginaire de la sirène cohabitent sur le même plateau. La rayure basque — clin d’œil assumé au territoire — sert de fil conducteur. Le tweed est là, le camélia aussi, mais retravaillés sous une tension nouvelle entre structure et relâchement, là où Chanel reposait depuis longtemps sur une grammaire presque rigide.

Pour les analystes du secteur, l’enjeu était double : confirmer le souffle créatif déjà perceptible dans les premières collections de prêt-à-porter de Blazy, sans perdre la clientèle attachée aux codes historiques. Position d’équilibriste. Le verdict commercial tombera en novembre, à l’arrivée de la collection en boutique, mais le signal envoyé est clair : Chanel ne sera plus tout à fait la même maison.

« 1915 · 2026 » — illustration originale, Ici Biarritz

Pourquoi Biarritz, et pourquoi maintenant

Choisir Biarritz, ce n’est pas choisir une destination — c’est activer un récit. Après Monaco, Los Angeles, Marseille, et l’an dernier le lac de Côme, la ville rejoint la liste des escales Croisière. Mais à la différence de la plupart de ces étapes, Biarritz n’est pas un décor exotique : c’est une matrice. Bruno Pavlovsky, président des activités mode de la maison, l’a dit en marge du défilé : la récente acquisition de la Villa Larralde, l’ouverture d’une nouvelle boutique rue Gardères depuis le 23 avril, et le partenariat avec le festival Nouvelles Vagues témoignent d’un attachement qui dépasse l’opération ponctuelle.

Pour Biarritz, l’opération se lit à plusieurs niveaux. Sur le plan symbolique, la ville est consacrée internationalement comme berceau du style Chanel — un récit qui circule désormais dans les rédactions mode du monde entier. Sur le plan économique, l’événement a mobilisé fleuristes, commerces de bouche et artisans locaux, comme l’a confirmé Thomas Ambrot, troisième adjoint au maire en charge de la communication et des grands événements, qui parle d’ « impact fort pour le rayonnement de la ville ». La boutique éphémère Coco Beach, ouverte rue Gardères jusqu’au 27 septembre, prolongera la présence commerciale jusqu’à la fin de l’été.

Sur le plan urbain, en revanche, l’événement a aussi rappelé ce que pèse, concrètement, l’arrivée d’une maison de luxe en ville. Deux rues fermées en haut et en contrebas du Casino, un corridor sécurisé pour faire circuler les véhicules officiels, des barrières maintenant les Biarrots à distance respectueuse de l’effervescence. « C’est incroyable de voir cela ici », glissait une habitante au quotidien Fashion Network. « Ça a un petit côté G7 », ajoutait une autre. La comparaison n’est pas anodine dans une ville qui a accueilli le sommet de 2019 et qui sait, depuis, ce que produit l’imbrication entre événement mondial et tissu urbain.

Les Biarrots, les barrières, et le ballet noir

Voici donc le point qui mérite, à Ici Biarritz, qu’on s’y arrête plus longuement que ne l’ont fait les magazines parisiens. Pendant que neuf cents invités triés sur le volet pénétraient dans le Casino, et qu’environ un millier d’autres heureux gagnants d’un tirage au sort assistaient à la projection sur grand écran à la Gare du Midi, les Biarrots de passage ou les habitants du centre se sont, pour la plupart, contentés d’un spectacle plus modeste : celui des berlines noires, des vans Mercedes et des silhouettes furtives traversant les barrières.

Ce n’est ni un scandale ni une surprise — c’est le format même d’un défilé Croisière, qui n’a jamais vocation à être un événement public. La maison a fait les choses « en bonne entente avec la municipalité », selon les termes employés par Fashion Network. Mais cette mécanique pose, en creux, une question qui dépasse l’événement : quelle est la place du Biarrot dans une ville devenue, selon une formule déjà reprise dans la presse spécialisée, « capitale du luxe » ?

La question n’appelle pas de réponse unilatérale. Le rayonnement international, les retombées pour les hôteliers et les artisans, la présence durable d’une maison qui rachète du patrimoine et l’entretient — tout cela compte. La fermeture de deux rues pour quelques heures, et la sensation d’assister depuis le trottoir à un spectacle dont on est exclu, comptent aussi. Le métier d’une rédaction locale est de ne pas trancher trop vite, et de garder ces deux réalités dans la même phrase.

Et après ?

Reste maintenant à savoir comment se prolongera cet ancrage. La Villa Larralde a été acquise — pour quel projet, à quel horizon ? La boutique éphémère ferme le 27 septembre — qu’arrivera-t-il ensuite à ces locaux historiques de la rue Gardères ? Le partenariat avec le festival Nouvelles Vagues a-t-il vocation à s’élargir ? Autant de chantiers qui, s’ils se concrétisent, transformeraient un défilé spectaculaire en présence durable. Et qui, à l’inverse, s’ils restent en suspens, ramèneraient l’événement à ce qu’il pourrait n’avoir été qu’en partie : une superbe page de communication.

Le 28 avril 2026, Biarritz s’est offerte à Coco, et Coco lui a rendu la pareille. La suite s’écrit maintenant à l’année, plus seulement à la soirée.

Zilbor


ENCADRÉ — Le tout-Biarritz et le tout-monde au Casino

Le casting du défilé a, comme toujours chez Chanel, mêlé visages internationaux et figures du territoire — la maison veillant à équilibrer rayonnement global et ancrage local.

Côté ambassadrices et muses : Nicole Kidman, Marion Cotillard, Tilda Swinton accompagnée de sa fille Honor, Sofia Coppola, Anamaria Vartolomei, Anna Mouglalis, Ana Girardot, Charlotte Casiraghi (apparue dans une chemise à plastron blanche brodée d’un Chanel en lettres rouges italiques), l’écrivaine Anne Berest, la cinéaste Ramata-Toulaye Sy, ou encore les actrices Michaela Coel et Barbara Lennie.

Côté nouveaux ambassadeurs : A$AP Rocky, récemment intégré à la galaxie Chanel, est arrivé un sac de toile rose bubble gum orné de mini-chaussons de ballerines au bras. Le mannequin Paloma Elsesser, le blogueur Bryan Boy, les actrices japonaises Nana Komatsu et Miu Natsha, le mannequin Lena Schuett.

Côté local — et c’est là que la maison a soigné son atterrissage basque : l’ancien international de football Bixente Lizarazu, accompagné de son frère Peyo (en chemise sans manche aux motifs estivaux), les skateurs Vincent Milou et Lucas Puig, les rugbymen Rémi Bourdeau et Yann David, les surfeurs Kyllian Guerin et Édouard Delpero. La présence de ces figures du sport-glisse local, plutôt que des seuls visages parisiens, n’est pas anecdotique : elle dit la volonté de Chanel de tisser un lien avec l’imaginaire basque contemporain — celui des planches, du large, des vagues — et pas seulement avec la carte postale 1915.

Certaines stars seraient arrivées discrètement par le parking de la Grande Plage. La liste exhaustive, en mode comme en politique, n’existe jamais.


Article publié dans Ici Biarritz — votre média indépendant du Pays Basque

CRÉDITS

Illustrations : créations originales pour Ici Biarritz, inspirées de l’esthétique des affiches balnéaires Art déco (1925-1935).

Une : « Biarritz, Croisière 2026/27 » — composition Casino Municipal et Grande Plage.

Section : « 1915 · 2026 » — vagues stylisées et soleil basque, écho au retour de la maison sur ses terres fondatrices.

Bandeau encadré : ornement Art déco — éventail rayonnant et filets ornementaux.

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