ICI BIARRITZ · Culture & spectacle vivant
Serge Istèque, l’homme qui rend la mémoire vivante
Zilbor — Ici Biarritz · 27 mai 2026

Il est des spectacles qui vous prennent par surprise. On entre à la Gare du Midi un lundi après-midi, on s’attend à quelque chose de bien, et on en ressort avec quelque chose dans la gorge qu’on n’avait pas prévu d’y trouver. Le Papa Pourquoi ? Aïta Zendako ? de Serge Istèque est de ceux-là.
Le 25 mai dernier, à 16 heures, la salle était pleine. Pas à moitié — pleine. Et ce soir-là, une deuxième représentation remplissait à nouveau les rangées. Le public ne regardait plus sa montre. Le silence était celui de l’écoute — pas de la politesse. La salle s’est levée.
De Baïgorry à la Gare du Midi

Pour comprendre ce spectacle, il faut d’abord comprendre l’homme qui en est l’auteur, le metteur en scène, le moteur. Serge Istèque n’est pas un homme de théâtre de formation. Né à Baïgorry, dans la vallée, loin des projecteurs — ancien danseur des Ballets basques Oldarra, il porte depuis toujours le territoire dans le corps. Il apprend le sport par ses parents et l’environnement comme une évidence : il lance les premières classes d’environnement de la région, des programmes d’échanges Aquitaine/Navarre et Aquitaine/Euskadi, s’investit dans la gestion des gîtes de montagne de Bidarray au sein d’Auñamendi. Ce n’est qu’en 2005 qu’il descend vers la côte et ouvre un bar à Biarritz, le Bo Bars de la rue Gambetta. Une adresse, un carrefour de rencontres.
Puis, en 2015, il fait un pari qui aurait pu sembler fou : créer un festival de rue à Biarritz autour des Années Folles. L’idée ? Redonner à Biarritz un événement identitaire fort, comme Bayonne a ses fêtes, comme Venise a son carnaval, comme Pampelune a la San Fermin. La première édition rassemble 500 participants et 60 000 spectateurs. On n’invente pas ça.
De ce festival est née la comédie musicale. De la rue à la scène, c’est le même geste : faire vibrer la ville et ses histoires oubliées.
Ce que le spectacle dit, et comment il le dit
Papa Pourquoi ? Aïta Zendako ? — la question est double, en français et en basque, et elle porte en elle toute la tension du spectacle. Pourquoi partir ? Pourquoi rester ? Pourquoi le Pays Basque a-t-il perdu tant des siens à l’émigration, et pourquoi attire-t-il aujourd’hui tant de nouveaux venus ?
Le contexte posé par Istèque est simple et percutant : en 1925, les Basses-Pyrénées comptaient 185 000 habitants là où l’agglomération Pays Basque en rassemble aujourd’hui 325 000. Ce n’est pas un chiffre de démographe — c’est un vertige. Et c’est ce vertige que le spectacle met en scène, avec des faits réels, des personnages ancrés dans le territoire, des langues mêlées : le français et l’euskara cohabitent sur scène comme dans la rue.
« Je veux partager l’âme de ce territoire de la mémoire, Herria, pays qui nous habite et abrite aujourd’hui. Je n’invente rien en exprimant cela puisqu’en langue basque, peuple et pays s’interprètent en un seul nom : Herria. »
Serge Istèque, note d’intention du spectacle
Sur le plateau, une centaine d’acteurs, musiciens, danseurs, comédiens. Pas des professionnels recrutés dans une école d’art dramatique parisienne : des gens d’ici. Les petits-enfants du Marquis d’Arcangues. Des figures de Baïgorri, Helette, Pagolle, Cambo, Itxassou. Des sapeurs d’Hélette. Des gaiteros. Des visages qu’on reconnaît, des accents qu’on a entendus dans les marchés, les fêtes de village, les terrains de pelote.
C’est là que réside le génie de la chose. Istèque ne fait pas un spectacle sur le Pays Basque. Il fait un spectacle avec le Pays Basque. La différence est totale. Le plateau n’est pas un décor folklorique — c’est une communauté qui se représente elle-même, qui raconte ses propres drames avec ses propres voix. L’émotion qui en résulte n’est pas celle que produit une belle mise en scène. C’est celle, plus profonde, de la reconnaissance : ces gens-là, c’est nous.
Un spectacle qui tient ses promesses
Le professionnalisme de l’ensemble est réel — et c’est là un des paris les plus difficiles à tenir avec un cast aussi nombreux et aussi amateur. Istèque a réussi à transformer l’énergie collective en cohérence scénique. La mise en scène sait quand serrer, quand lâcher, quand laisser une voix seule porter le silence de la salle.
L’ambition mémorielle est tenue. On entre dans ce spectacle en sachant vaguement que le Pays Basque a une histoire. On en ressort avec des visages, des noms, des scènes qui collent. C’est ce que le théâtre fait de mieux quand il se souvient de sa fonction première : transmettre ce que les livres d’histoire ne peuvent pas.
Après Biarritz, la suite

Le spectacle ne s’arrête pas à la Gare du Midi. Des représentations sont annoncées prochainement à la salle Lauga de Bayonne et à Pau — une tournée qui dit quelque chose sur l’ambition du projet : sortir Biarritz de Biarritz, porter cette mémoire basque jusqu’au Béarn voisin.
Il y a, dans ce que fait Serge Istèque depuis dix ans, une cohérence rare. Celle d’un homme qui croit que la culture n’est pas un ornement mais un ciment. Que mettre cent personnes sur une scène ensemble, c’est déjà un acte politique — au sens le plus noble du terme. Que la mémoire d’un territoire ne se conserve pas dans une vitrine mais dans des corps en mouvement, des voix qui chantent, un public qui retient son souffle.
Papa Pourquoi ? La question reste ouverte. Mais à Biarritz, le 25 mai, la réponse était dans la salle.
Zilbor
Photo portrait source LinkedIn de Serge Istèque — photos spectacle source Facebook Biarritz Années Folles