Star adulée en Asie, exposé de New York à Dubaï, Jean-François Larrieu a pourtant choisi le Pays basque pour port d’attache. Rencontre avec un peintre de la joie qui vit à Socoa, sur la baie de Saint-Jean-de-Luz.
Devant l’une de ses œuvres — un arbre foisonnant de couleurs, un ciel constellé de cercles minuscules, une ville qui semble respirer — on n’a pas envie d’analyser : on a envie de sourire. C’est peut-être là sa plus grande réussite. Dans un art contemporain souvent grave, parfois cérébral, Larrieu a fait le pari inverse, celui de la joie et de l’émerveillement. Un pari, tenu depuis plus de quarante ans, qui l’a mené des Pyrénées jusqu’aux cimaises de New York, Hong Kong, Séoul, Dubaï ou Pékin.
Les Pyrénées pour berceau
Jean-François Larrieu naît le 28 février 1960 à Tarbes, dans les Hautes-Pyrénées. Le Sud-Ouest, ses montagnes, sa lumière et sa végétation ne le quitteront jamais vraiment ; on les retrouve, transfigurés, dans presque chacune de ses toiles. La vocation est précoce, presque déconcertante : à onze ans, il entre à l’académie de peinture François Villon. Un an plus tard, en 1972, alors qu’il n’a que douze ans, il en reçoit déjà le prix de peinture. L’enfant peint comme d’autres respirent.
La reconnaissance institutionnelle suit très tôt. En 1978, il reçoit le prix de peinture du musée Béarnais, à Pau, ville qui lui consacre sa première exposition muséale. À un âge où beaucoup cherchent encore leur voie, Larrieu a déjà un pinceau, une main sûre et un imaginaire. Ce qui lui manque, c’est un territoire à conquérir. Ce sera Paris.

La conquête de Paris
En 1982, à vingt-deux ans, il monte à la capitale. Mais Larrieu n’est pas un solitaire de l’atelier. Très vite, une seconde vocation se dessine à côté de la peinture : la défense des artistes. En 1987, il devient cofondateur du comité de défense des artistes du Grand Palais. Ce goût de l’engagement collectif va structurer toute sa vie.
Les responsabilités s’enchaînent comme un roman. Membre du conseil d’administration du Salon d’automne en 1990, il en assure la présidence de 1995 à 2004. En 2003, il célèbre en grand le centenaire de ce salon mythique, réunissant pour une photographie historique les descendants des maîtres qui l’ont fait — Bonnard, Cézanne, Derain, Picabia, Picasso, Renoir, Vuillard… Un geste de mémoire qui dit beaucoup de l’homme : Larrieu se pense dans une lignée, héritier d’une histoire de la peinture française qu’il veut prolonger plutôt que rejeter.
En 2005, il est élu président de la Fédération des Salons Historiques du Grand Palais. L’année suivante, il cofonde « Art en Capital » (aujourd’hui Art Capital), grande manifestation née pour accompagner la réouverture du Grand Palais. La même année, au sein du Salon Comparaisons, il fonde le groupe « Écritures Exubérantes », qui rassemble des peintres comme Robert Combas ou Antonio Segui. Aujourd’hui, il préside la Fondation Taylor, la plus ancienne société d’entraide entre artistes de France (voir encadré) — une belle consécration pour un homme qui n’a jamais cessé de se battre pour ses pairs.
La Fondation Taylor, qu’est-ce que c’est ? Fondée en 1844 à l’initiative du baron Isidore Taylor, c’est la plus ancienne association d’entraide entre artistes de France — peintres, sculpteurs, graveurs, architectes. Reconnue d’utilité publique dès 1881, elle soutient la création en décernant chaque année des prix et des bourses, et en organisant des expositions dans sa galerie parisienne de la rue La Bruyère. Jean-François Larrieu en est aujourd’hui le président. (taylor.fr)
Quand je peins, c’est mon corps entier qui crée… je me laisse guider par mon instinct, comme une écriture automatique.
Une « langue inconnue »
Mais l’homme d’institutions ne doit pas faire oublier le peintre. Le style de Larrieu repose sur un principe simple et vertigineux : l’accumulation. Ses toiles sont couvertes d’une multitude de petits signes — triangles, cercles, carrés, points, virgules colorées — comme une écriture dont on aurait perdu la clé, « une langue inconnue » qui, assemblée, forme un tout explicite et lisible.
De loin, on lit un arbre majestueux, une ville, un visage. De près, l’image se dissout en une myriade de touches vibrantes, presque abstraites. C’est tout le jeu de Larrieu : il fait voguer le regard « de l’abstraction de l’infiniment petit à la figuration de l’infiniment grand ». On s’approche, on s’éloigne, et la toile change de nature sous nos yeux. Ses parrains, il ne les cache pas : on l’a souvent rapproché de Paul Klee et de Joan Miró. Ses sujets de prédilection en disent long : la flore d’abord — l’arbre comme affirmation des racines — mais aussi la faune et l’océan, tout un univers marin qu’il déploie jusque dans des créations numériques immersives.


Une star en Asie
Car si le nom de Larrieu est estimé en France, c’est en Asie qu’il est devenu une véritable star. En Chine d’abord, où Shanghai l’a accueilli comme un grand : ses toiles ont été montrées au musée d’Art Liu Hai Su comme au musée d’Art contemporain de la ville, et en 2008 il figure parmi les artistes de l’exposition officielle des Jeux olympiques de Pékin. Il réalisera même un timbre édité en Chine pour l’Année de la France en Chine — une consécration populaire rare pour un peintre occidental.
À Taïwan, son statut n’est pas moindre : le musée national des Beaux-Arts, le musée des Beaux-Arts de Kaohsiung et le musée d’Art moderne de Taipei lui ont ouvert leurs cimaises. Et à Séoul, la prestigieuse Opera Gallery — qui l’a représenté durant des années — lui a consacré des expositions personnelles très courues, en 2008 puis en 2012. De New York à Hong Kong, de Dubaï à Singapour et Tokyo, Larrieu a fait le tour du monde ; mais c’est bien le public asiatique qui l’a hissé au rang de vedette. Son nom figure dans les grandes références de l’art — Bénézit, l’annuaire de l’Art international, le Who’s Who.

Le Pays basque, port d’attache
Et pourtant, cette star mondiale a choisi de poser ses valises… chez nous. Loin des galeries de Séoul ou de Shanghai, Jean-François Larrieu vit aujourd’hui à Socoa, ce petit port blotti au fond de la baie de Saint-Jean-de-Luz, à un jet de pierre de Biarritz. Face à la digue et à l’océan, entre la montagne basque et l’Atlantique, il a trouvé le décor qui ressemble le plus à sa peinture : une lumière franche, une nature généreuse, une exubérance tempérée d’élégance.
Le Pays basque n’est pas pour lui un simple lieu de villégiature, c’est un retour aux sources. L’enfant des Pyrénées y retrouve la lumière du Sud qui irrigue son œuvre depuis toujours, cet océan qu’il peint inlassablement, et cette douceur de vivre qui affleure dans ses toiles. Pour Biarritz et sa baie, où l’art et l’art de vivre se confondent, Larrieu est bien plus qu’un voisin de prestige : c’est l’un des nôtres. Ne soyez d’ailleurs pas surpris de le croiser un matin sous les Halles de Biarritz, panier à la main, ou attablé le soir à El Callejon — preuve, s’il en fallait, que la star de Séoul et de Shanghai est d’abord un enfant du pays.
Peindre la joie
S’il fallait retenir une chose de Jean-François Larrieu, ce serait la conviction que la beauté et la joie ne sont pas des naïvetés mais des nécessités. Ses arbres, ses villes et ses ciels ne cherchent pas à nous inquiéter ; ils cherchent à nous relier — au vivant, à la couleur, à cette « joie de rêver » qui a toujours accompagné son nom. Ses toiles nous invitent à faire ce que l’on fait de mieux devant une œuvre de Larrieu : s’approcher, s’éloigner, et prendre le temps de sourire.
À lire, à offrir, à emporter. Après près de cinquante ans de peinture, Larrieu signe son autobiographie, Le Livre de Vie(s) : plus de 300 pages illustrées de près d’une centaine d’œuvres, où l’artiste raconte « l’histoire de ses vies ». Disponible en édition classique (49 €) et en édition limitée numérotée à 150 exemplaires avec digigraphie de l’Arbre de Vie (120 €). On y trouve aussi ses digigraphies signées, affiches et foulards de soie — dont une série aux couleurs de l’Atlantique et du Pays basque — sur sa boutique en ligne : larrieu.fr/collection.